Le centenaire de la naissance du grand compositeur catalan Frederico Mompou est l'occasion de publier sa correspondance inédite avec Vladimir Jankélévitch. Ces quelques lettres, écrites entre 1969 et 1980, dépassent le cadre de l'anecdote: témoins de contacts sporadiques, elles donnent la mesure de l'attachement et de l'admiration réciproques de ces deux personnalités et contiennent de part et d'autre des jugements d'une étonnante acuité.Cet échange épistolaire est, par ailleurs, emblématique de la présence lointaine célébrée par le philosophe à propos de la musique de Mompou. Et, comme s'il s'agissait d'une partition, il faut s'attacher à entendre entre les lignes "la voix secrète et inimitable, qui est la voix même du silence", le «je-ne-sais-quoi» qui n'est autre que le mystère de la création. Remercions Madame Lucienne Jankélévitch qui nous a donné l'opportunité d'éditer cette correspondance.
Merci, cher ami pour l'envoi de ces photos, qui me rappellent les bons souvenirs de la saison passée. J'espère que nous les renouvellerons bientôt !
Le sympathique Manuel Valls (1) a précédé votre lettre. Nous avons tout de suite sympathisé. Je lui ai dit qu'éventuellement je viendrais volontiers à Barcelone pour le prochain octobre catalan à condition que l'année 1970 comporte un mois d'octobre, ce qui est probable et qu'il n'y ait pas trop de catastrophes d'ici là, ce qui l'est moins. Mais surtout je lui ai dit que j'écrirais volontiers quelques pages surŠ Frederico Mompou. Je trouve que c'est un grand sujet ! Pourtant je serais bref afin de ne pas trop démentir votre goût bien connu pour la brachylogie. Mais c'est un fait: plus la musique est concise, plus il y a de choses à dire.
Mais je m'aperçois que je m'abandonne à mon tour à la prolixité. Je m'arrête donc. Partagez avec votre femme mes souvenirs les plus affectueux et fidèles. Et surtout revenez bientôt.
Votre
Vl. Jankélévitch.
Cher ami,
Je voudrais avoir été un de vos auditeurs au concert de Barcelone. Et d'autant plus que je ne connais pas les 6 Festes Llunyanes (3)Š Puisque vous passez à Paris à la fin du mois, peut-être pourriez-vous nous réserver une fin d'après-midi ou une soirée l'un des jours suivants: samedi 28, dimanche 29 ou lundi 30. Si vous vous sentez capable de nous prévenir à temps, nous essayerions de réunir en votre honneur quelques-uns de vos compagnons d'avant-guerre, s'ils sont encore à Paris à ce moment: Tansman, Tcherepnine, MihaloviciŠ
J'espère que votre réponse sera positive.
Soyez assuré cher ami de toute mon admirative et fidèle amitié,
Vl. Jankélévitch.
Cher Maître et ami,
C'est un grand et joyeux événement pour moi que l'arrivée de ces disques. La musique de Mompou jouée par Mompou lui-même ! Peut-on imaginer un message plus merveilleusement direct ? Je suis heureux et fier de posséder le coffret avec votre amicale dédicace. J'ai beaucoup, beaucoup parlé de vous et de votre " Vida callada" avec la charmante Clara Janes, votre amie, biographe et historienne (9). Je cherche à faire publier une traduction française de ce livre qui contribuerait à votre rayonnement. Vos disques sont, je crois, très demandés. La parution du livre de Roger Prevel (10) m'a fait, elle aussi, grand plaisir. Voilà beaucoup d'indices heureux. Quant à moi je me dispose à refaire l'essai que je vous ai consacré pour le tome III de mon ouvrage De la musique au silence. Je l'améliorerai. Mais cela n'ajoutera rien à votre rayonnement. Visiblement votre musique répond aujourd'hui à un besoin de profondeur, de beauté méditative. Tout ce qui est renvoyé par la cacologie et la cacographie contemporaines trouvera chez vous sa revanche.
Merci pour les heures bienheureuses que nous allons passer à écouter votre voix comme si elle parlait pour nous seuls.
Pour vous et votre femme, cher Maître et ami, notre affectueuse, fidèle, reconnaissante amitié,
Vl. Jankélévitch.
Mon très cher ami, Nous nous réjouissons de tout coeur de l'honneur cent fois mérité que vous fait l'Université de Barcelone. Il vous était bien dû, à vous qui avez illustré d'une manière si originale la culture catalane et la musique tout court. Votre message ne ressemble à nul autre, si beaucoup vous imitent, et vous ne ressemblez à personne. Votre musique est une précieuse île de lumière dans la vocifération contemporaine, une invitation à la profondeur et au recueillement, une constante initiation. Nous ne serons pas là malheureusement le 2 octobre pour écouter le 10e Canço, le Cantique de Saint-Jean de la Croix, les trois mélodies du Comtat del Somni (11) et l'éloge qui sera fait de vous. Mais par le coeur nous serons auprès de vous et de Carmen. Nous entendrons de loin l'«armonie afanis » (comme dit Héraclite) qui chante dans l'harmonie visible ! (12)
Nous vous admirons et nous vous embrassons,
Vl. Jankélévitch.
Cher ami,
Avec cette lenteur qui me caractérise, voici, avec un énorme retard, mes plus vifs remerciements pour votre aimable lettre reçue à l'occasion de mon soixante-quinzième anniversaire. J'en suis très fier émanant d'une source intellectuelle d'une si grande valeur comme la vôtre (2).
J'espère passer par Paris fin juin et je serais ravi de vous y rencontrer. Voici ci-joint le programme du concert en souvenir.
A bientôt peut-être. Recevez, cher ami, l'expression de mes sentiments de sympathie et d'amitié,
F. Mompou.
Très cher ami,
Il m'a fallu approcher les bords de la mer pour vous écrire ces lignes longtemps retenues. Ce retard qui m'a beaucoup tourmenté se doit à ma lenteur dans mon activité, ou plutôt manque d'activité ! Comme d'habitude, je m'en excuse. C'est le commencement de toutes mes lettres !
Je me trouve à Calella de Palafrugell, en séjour de vacances, en compagnie de Montsalvatge (4) ainsi que celle de Manuel et Xavier Valls. Votre nom s'y trouve présent dans notre souvenir, et dans l'expression, de travers, de ce dernier se reflette une abondance de sympathie.
Cette année aussi nous avons dû renoncer à notre voyage à Paris et nous le regrettons énormément. Une série de concerts m'en a empêché. J'ai dû terminer en plus une série de mélodies pour chant et piano sur des textes du poète sévillan Gustavo Adolfo Becquer, oeuvre commandée par le Ministère des Beaux-Arts. Cette oeuvre doit être donnée en première audition au Festival de musique de Séville en octobre (5) . J'en suis moitié satisfait, moitié mécontent. Ce n'est pas de la "musique pure". Elle comporte donc des bons moments et d'autres moindresŠ ce qui pour moi est assez grave.
Inutile de dire combien j'ai aimé votre Message de Frederico Mompou (6). C'est une étude très approfondie de mon oeuvre à laquelle vous avez toujours témoigné une si grande admiration dont je me sens très honoré et fier, venant d'une intelligence aussi grande que la vôtre. Merci grandement, cher ami. Permettez-moi seulement d'oser vous avouer qu'une seule chose me gêne: le mot "piècettes". Ceci détruit tout l'essentiel de ma concision qui est la grandeur de mon oeuvre et de son sentiment esthétique: Charmes, Fêtes lointaines, Musica Callada. (7)
J'en souffre depuis les premières critiques sur ma musique: miniatures, pièces brèves etcŠ chose qui ne se produit pas quand on cite des oeuvres pianistiques d'autres auteurs, lesquelles ont le même minutage normal que les miennes: Préludes, Chansons et Danses, Suburbis, Scènes d'Enfants, Mélodies etcŠ (8)
Je vous prie de m'excuser pour cette observation que seule l'amitié m'a engagé à vous exposer.
Etes-vous à Paris ou en vacances ? préparez-vous un nouveau livre ? A part mes Becquerianas, j'ai peu produit ces derniers temps, hélas ! Toutefois j'ai ébauché quelques nouvelles pages de Musica Callada. Je reste encore quelque temps sur la Costa Brava en attendant d'aller le 1er septembre au cours d'interprétation de Santiago de Compostelle. J'aimerais bien que vous y soyez invité l'année prochaine.
Dans l'attente d'une prochaine rencontre, à Paris ou ailleurs, je vous prie de croire, cher ami, à ma plus cordiale amitié avec notre affectueuse sympathie pour Madame Jankélévitch.
F. Mompou.
Soyez indulgent pour toutes mes fautes littéraires et grammaticales !!
Mon cher ami,
Je vous remercie de tout coeur pour votre lettre et je m'excuse de ce grand retard à vous répondre !
C'est pour moi une joie et un grand honneur de me savoir si compris par une personne d'un critère et d'une sensibilité aussi raffinés que les vôtres. Vos phrases intelligentes et poétiques fortifient ma position, qui a résisté humblement à tant de changements dans l'art de la musique.
Je me sens très flatté actuellement par l'attention de quelques jeunes compositeurs qui se sont beaucoup intéressé à ma musique. L'intégrale de ma Musica Callada a été donnée l'année dernière au cours d'un concert de musique d'avant-garde ! instrumenté par le compositeur Mestres Cuadreny. Luis de Pablo compose en ce moment un concerto pour piano et orchestre qui me sera dédié. Je crois qu'un mouvement de retour aux sources sincères et honnêtes de l'art peut s'initier promptementŠ
Nous vous envoyons nos souhaits les plus sincères et serions très heureux de vous revoir prochainement,
avec toute notre affection
F. Mompou.